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Comme une lueur

Illustration pour un texte court, une nouvelle si l’on veut, disponible en libre accès ( ce qui ne signifie pas libre de droit) en téléchargement en bas de cet article. Osons, voilà donc un peu d’auto-publication en cette période de confinement où les contenus en ligne se libèrent, se gratuitisent, pour occuper nos journées finalement déjà bien remplies. Surtout parce qu’il s’agit d’un texte, contrairement à d’autres, d’abord écrit pour être lu à l’extérieur. Avouons tout, c’était pour un appel à texte, qui n’a pas, pour le dire pudiquement, prospéré (certains reconnaîtront peut-être pour quelle revue et pour quel numéro). Le début est ci-dessous, le texte entier est dans le PDF téléchargeable en fin d’article.

Comme une lueur

Elle n’avait jamais eu l’entrain du buffle qui charge, la pesanteur survoltée de l’éléphant furieux, non sa pesanteur à elle n’était que pesanteur, un truc lourd, un truc moche. Un rythme latent, proche de l’inexistence, une mollesse sordide en quelque sorte. Elle aurait pu, pourtant, on le lui avait répété souvent, être autre chose, autrement ; son physique ne l’avait pas condamnée à l’informe, au contraire, de ce point de vue-là, rien à dire, non, c’était le mental qui n’allait pas, mais alors pas du tout. Elle s’était, depuis très jeune, sentie absorbée dans une mélasse vive, une mélasse qui se faisait parfois brûlure intense et elle scandait alors, où qu’elle soit, j’ai une flamme sur la tête pour que je souffre autant. La phrase tournait parfois aux invectives et les passants faisaient le détour ; classique, avec les fous. Elle ne se voyait pas folle, mais indubitablement, car elle n’était pas stupide, elle se savait dérangée, mais dérangée comme la personne chez qui on sonne quand il n’est pas l’heure, quand il n’est pas temps. Dérangée par décalage, voire déragée comme la vivacité du feu la saisissait, du crâne aux orteils. Dans les crises les plus intenses, quand la lumière de la lucidité était remplacée par celle de la douleur, elle sortait pour interpeller le quidam, peu importe n’importe qui, l’interpeller comme témoin : et vous, que voyez-vous, oui vous, sur moi ? Au-dessus de ma tête ? Un halo ? Dites-moi, quelque chose ? Personne jamais pour répondre.

Tour de jardin comme tour d’horizon

Ayant longtemps habité dans de petits espaces parisiens, avec mini balcon ou sans balcon du tout, j’ai pleinement conscience de ma chance d’avoir, comme tour d’horizon, un tour de jardin.

Supporter l’enfermement et le caractère obligatoire du confinement relève sans nul doute de ces choses très relatives, fonction de son caractère, de son mode de vie, de ses expériences et certainement d’autres pans plus ou moins conscients. Pour exemple, un doctorant studieux ou un docteur / chercheur ne sont-ils pas déjà préparés à cette sorte d’enfermement mental et physique du travail de recherche, rivés aux livres et à l’écran d’ordinateur, poursuivis même pendant les quelques temps d’aération par le sujet de thèse, le plan du travail, les références à lire, … ?

De même, tous les gens ayant connu une longue phase d’hospitalisation n’ont-ils pas déjà été confrontés à cette immobilisation forcée, endurcie par un état de santé problématique ?

Ces formes peuvent toutefois autant conduire à être assez indifférent au confinement ou au contraire provoquer son rejet.

De mon côté, sans aucun doute, mes grossesses m’ont préparée. La vie d’une femme en grossesse pathologique est une vie extrêmement ralentie, assez peu sociale ma foi quand ordre est donné de rester allongée toute la journée, qui plus est de préférence en décubitus latéral. Ou encore quand les malaises forcent de toute façon à s’aliter.

Ce confinement, c’est juste six semaines de plus ou de moins. Quelques bémols.

L’accès aux soins non vitaux mais qui seraient les bienvenus s’en trouve compliqué : kiné, osthéo, orl. Les rendez-vous de suivi de grossesse prennent des allures d’expédition : masque, ne pas croiser les gens de trop près, guichet d’accueil spécial, pas d’accompagnant mais passer à travers les futurs pères agglutinés juste devant les portes d’entrée, en voir de mauvaise foi en salle d’attente, qui prétextant que leur femme ne peut pas conduire, vont avec elle, jusque sur les sièges piètreusement espacés d’une salle d’attente de toute manière bien spatialement restreinte. Voir le médecin masqué, pour qui le port du masque semble encore davantage conduire à écourter les échanges.

Et puis, les courses, la fameuse question des courses. Pour des raisons physiques, être passée aux courses en ligne depuis un certain temps et avoir pris l’habitude de tout trouver et d’être livrée à j+1. Découvrir qu’il faut s’y prendre désormais 10 jours à l’avance. Au moins. Le temps de s’adapter, faire le point sur le contenu du frigo, du congélateur et des placards, compter ses oeufs, se dire que c’est fichu pour faire le gâteau avec le fils cette semaine-ci, retrouver de vieilles conserves encore mangeables et qui seront enfin mangées.

Bref, pas de drame du confinement ici même si assurer la continuité pédagogique, et même pour un enfant en maternelle, n’est pas toujours de tout repos.

Formes et lignes

« Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid », aurait dit Diderot, imposons-nous ne serait-ce que quelques minutes de promenade, pour commencer la journée dans un rythme concentré et vivifié.

Certains courent, cela n’a rien à voir, contentons-nous d’une marche qui permet de forcer corps et pensée à se réaligner. Appelons cela une promènerie. Minutes prolongées, instant présent, acceptons les gouttes quand il y en aura – il y en a déjà eu. Dans une promènerie, quelques pas suffisent, question de qualité. S’arrêter sur l’impression, regarder.

De l’absence et de quelques remarques sur la grossesse

La grossesse n’est pas une maladie, mais elle peut rendre malade, très malade. J’en avais fait l’expérience, sous une première forme lors de ma première grossesse, où mon corps surmené par la croissance d’un bébé qu’il n’acceptait physiologiquement que très difficilement, commençait à m’empoisonner petit à petit, doucement mais sûrement. Mettant en péril la mère et l’enfant.

La grossesse n’est pas une maladie, mais elle peut rendre malade, très malade. J’en ai fait l’expérience dès le début de cette seconde grossesse. Je ne ferai pas ici le récit complet des affres des premiers mois, des affres qui n’en finissent plus de finir et qui franchissent allègrement la limite symbolique des trois mois. Ce sera pour une autre occasion. Mais cette expérience permet de vivre pleinement les absurdités de la nature et la relation souvent archaïque que l’on peut avoir à la grossesse. Puisque cet état résulte de l’acte que l’inconscient classe sûrement parmi ceux les plus proches de l’ordre naturel (procréation), tout ce qui s’ensuit doit être accepté comme appartenant au même ordre naturel des choses et doit être accueilli sans se plaindre et sans même chercher à comprendre ou à soulager le mal-être, les malaises, l’anéantissement quasi-total de l’énergie, mélange de shoot hormonal et d’incapacité à se nourrir dans le moment-même où le corps réclame si vivement d’être nourri pour façonner. Une vraie dépossession de soi où l’on sombre dans une léthargie qui n’en finit plus de s’étirer.

Comme tout cela relève de la nature, il faudra donc se contenter d’un « cela passera », « c’est pour la bonne cause », certes partant d’une bonne intention. Mais sans intervention de la médecine, mon premier enfant ne serait jamais né et je n’aurais jamais survécu. Où est-elle alors la naturalité qu’il faut laisser faire ? Les femmes sont-elles toujours et encore obligées d’enfanter dans la douleur ? La médecine ne s’est en tout cas que peu intéressée aux nausées gravidiques de la femme enceinte (c’est en train de changer) ou plus généralement aux moyens de soulager un peu cette dépossession physique qui peut finir par devenir une dépossession cognitive.

Où l’on comprendra donc que mon silence n’était pas injustifié.

En contrée Dwemer

Quand, au détour d’autres architectures, l’arrière d’une grande maison vous évoque un univers de jeu vidéo, le monde Dwemer dans Morrowind (The Elder Scrolls). Et cette vision d’évoquer le bruit des portes rouillées de mine qui s’ouvrent. Une sorte de bruit de petite cuiller proustienne, (Le Temps retrouvé) mais sensoriellement à l’envers.

Invitation

Un portail est à la fois invitation et barrière, ouverture et obstacle, entrée et sortie. C’est le mouvement dans son existence figée, la potentialité d’un devenir, le désir d’un chemin, la possibilité ou l’impossibilité de la fuite.

C’est une ouverture vers autrui, un intime, chez l’autre ; un peu chez soi quand le regard porte à travers ? Un peu de voyeurisme, un peu d’envie sur cet ailleurs si proche – qui nous est pourtant définitivement interdit.

Contes et légendes

A Pont-de-L’Arche, dans l’Eure (27), on y trouve des constructions anciennes, quelques jolis bâtis, et à son orée, l’abbaye de Bonport, dont le passé en lien avec celui de Richard Coeur de Lion, rappelle un certain passé glorieux et mouvementé de la Normandie.

Dans la vieille ville, rue du Président Roosevelt, réalisée par Libre-Equerre, une longue fresque dont l’image dessous n’est qu’un extrait, allie anciens et modernes pour, de manière réussie, recouvrir un long rideau de fer sinon contestable dans cette jolie rue aux maisons moyenâgeuses. On y voit un chat botté à l’ancienne, un chat botté plus contemporain, Bécassine, une femme en rouge (clin d’oeil cinématographique ?), où l’on semble surtout nous dire, comme Calderon à son époque, la vie est une illusion, « le monde est un songe », mais d’une manière joyeuse, c’est une invitation à la fantaisie, au fantasque, à l’émerveillement, l’ici est aussi le là-bas et le maintenant l’avant. Le passant interpellé par l’image, doublement au sens propre, fresque en surimpression, chat qui nous nargue, chat qui nous harangue, s’arrête – et prend une photo.